Au détour d’une rue, vos yeux se sont-ils déjà posés sur ces disques métalliques qui ponctuent nos trottoirs ? Pour la plupart d’entre nous, les plaques d’égout ne sont que des objets fonctionnels invisibles dans notre paysage urbain quotidien. Pourtant, ces ronds de fonte captent l’imagination d’une communauté grandissante de passionnés à travers le monde. L’hyponomopomatophilie – nom savant désignant la collection des plaques d’égout – transforme ces accès souterrains en véritables objets de fascination. Entre patrimoine industriel, art urbain et témoignage historique, ces disques métalliques racontent l’histoire des villes et révèlent une richesse insoupçonnée que nous foulons chaque jour du pied sans même y prêter attention.
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ToggleQu’est-ce qui pousse à collectionner les plaques d’égout ?
Derrière cette passion atypique se cache un véritable trésor de diversité artistique et historique que peu de gens remarquent au quotidien.
Ces ronds de fonte ne sont pas de simples couvertures utilitaires. Chaque plaque raconte une histoire à travers son design. On y trouve fréquemment des motifs géométriques symétriques d’une précision remarquable, témoins d’un savoir-faire artisanal. Dans de nombreuses villes, les plaques arborent fièrement les armoiries locales, comme à Saint-Malo où les plaques d’égout portent l’emblème de la cité corsaire. Plus étonnant encore, certains modèles exceptionnels comme ceux de Chandigarh en Inde, dessinés par Pierre Jeanneret, reproduisent le plan urbain de la ville, transformant un objet fonctionnel en véritable œuvre d’art contemporain.
« Les plaques d’égout sont les médailles que les villes portent à leurs pieds » – Pierre Alechinsky, peintre Belge.
L’attrait pour ces objets urbains réside aussi dans leur dimension patrimoniale et industrielle. Nombre d’entre elles portent l’estampille de fonderies prestigieuses, comme les créations historiques de Saint-Gobain à Pont-à-Mousson, véritable référence dans le domaine. Ces plaques deviennent ainsi des témoins silencieux de l’évolution industrielle et technologique de nos sociétés, chacune portant en elle l’empreinte d’une époque et d’un savoir-faire spécifique.
Pour les passionnés d’histoire locale et d’architecture urbaine, ces disques métalliques offrent un regard différent sur l’évolution des villes. Elles racontent les transformations des réseaux souterrains et, par extension, le développement même des cités. Observer une plaque d’égout centenaire, c’est comme ouvrir une fenêtre sur le passé de la ville, comprendre comment elle s’est construite sur et sous terre.
Mais cette passion se heurte à un obstacle majeur : leur taille et leur poids. Contrairement aux timbres ou aux pièces de monnaie, impossible de glisser une authentique plaque d’égout dans un album de collection ! Ce défi pousse les collectionneurs à inventer d’autres approches, transformant cette contrainte en créativité.
Les différentes Formes de la collectionite
Face à l’impossibilité pratique de collectionner les plaques réelles (sauf à disposer d’un entrepôt et d’une grue !), certains hyponomopomatophiles ont développé diverses alternatives ingénieuses pour assouvir leur passion.
La photographie s’impose naturellement comme le moyen le plus accessible de capturer ces trésors urbains. Des collectionneurs parcourent le monde entier, appareil photo en main, pour documenter la diversité des plaques d’égout. Cette pratique permet non seulement de constituer des collections virtuelles impressionnantes mais aussi de préserver un patrimoine parfois menacé de disparition lors des rénovations urbaines. Certains passionnés organisent même leurs voyages en fonction de plaques exceptionnelles à découvrir, donnant naissance à une forme originale de tourisme urbain.
Le saviez-vous ?
Les premières traces d’égouttage remontent à nos amis les Romains !
L’engouement pour ces objets urbains a aussi généré un marché florissant de produits dérivés qui permettent aux collectionneurs de posséder des répliques ou des interprétations de leurs plaques préférées :
- Des cendriers vintage reproduisant fidèlement les plaques emblématiques de New York ou Tokyo, jadis produits par PAM (Pont-à-Mousson)
- Des paillassons circulaires reprenant les motifs classiques des plaques urbaines
- Des coussins décoratifs, comme la série limitée IKEA de 2015 qui rendait hommage aux plaques scandinaves
- Des jouets intégrant ces éléments urbains, à l’image des figurines Tortues Ninja émergant de leur égout, ou du skateboarder « Manhole Crash » de Playtime Toys (1986)
- Des mugs fermés reproduisant les plaques japonaises à thème Pokémon
- Des peluches et frisbees circulaires imitant ces disques urbains
Plus surprenant encore, on trouve même des tracts plaquiformes produits par des cataphiles (explorateurs des catacombes), des biscuits à l’effigie de plaques célèbres, ou des petits jouets en boules de Gashapon japonais. Cette diversité témoigne de la fascination qu’exercent ces objets quotidiens réinterprétés à travers le prisme de la collection.
Le phénomène japonais : Plus de 13 000 designs de plaques de voiries
Si la passion pour les plaques d’égout existe partout dans le monde, c’est au Japon qu’elle connaît son expression la plus spectaculaire et la plus institutionnalisée.
Dans les années 1980, l’entreprise japonaise GKP (Gesuido Koho Purattofomu) lance une initiative aussi pragmatique que créative : promouvoir les raccordements aux égouts en transformant les plaques en véritables œuvres d’art urbain. L’idée est simple mais révolutionnaire : pourquoi ne pas faire de ces objets fonctionnels des supports d’expression artistique qui valorisent l’identité locale ?
Point collection : Le Japon compte aujourd’hui plus de 13 000 designs différents de plaques d’égout, faisant du pays l’épicentre mondial de cette passion.
Cette initiative rencontre un succès phénoménal. En quelques décennies, plus de 13 000 designs différents voient le jour à travers l’archipel. Chaque municipalité développe ses propres modèles, transformant les rues japonaises en véritables galeries d’art à ciel ouvert. Les thèmes représentés sont multiples et profondément ancrés dans la culture locale :
Les monuments emblématiques de la région, comme le château de Himeji ou le Mont Fuji, occupent une place de choix. De nombreuses plaques mettent en scène des paysages naturels caractéristiques des différentes îles, créant un lien visuel entre le monde souterrain et la beauté du territoire. Plus original encore, certaines municipalités ont choisi de représenter leurs mascottes officielles, ces personnages kawaii que chaque ville japonaise adopte comme ambassadeur, donnant naissance à des plaques d’égout particulièrement colorées et joyeuses.

Plaque d’égout à Kanagawa, Japon, novembre 2017 (BEHROUZ MEHRI / AFP)
La technique utilisée est tout aussi remarquable que les designs eux-mêmes. Les plaques sont d’abord moulées puis sérigraphiées avec des couleurs vives et durables. Ce procédé permet de créer des œuvres résistant aux intempéries et au passage quotidien des véhicules pendant des décennies. J’ai pu observer certains modèles datant des années 1980 dont les couleurs semblaient presque aussi éclatantes que le jour de leur installation !
Le « Drainspotting » : Un nouveau type de tourisme
En 2016, la GKP a eu une idée brillante pour valoriser davantage ce patrimoine urbain unique : lancer des cartes à collectionner représentant les plus belles plaques d’égout du pays. Un concept qui allait transformer cette passion de niche en véritable phénomène culturel et touristique.
Ces cartes, baptisées « manhôru cards« (cartes de plaques d’égout), sont distribuées gratuitement dans les offices de tourisme partenaires à travers le Japon. Leur concept est simple mais efficace : chaque carte présente la photographie d’une plaque locale exceptionnelle au recto, tandis que le verso fournit des informations précieuses sur son histoire, la signification de ses motifs et – élément crucial – les coordonnées exactes où la trouver dans la ville.
Pour obtenir une carte, il faut se rendre physiquement dans la municipalité concernée !
Cette règle ingénieuse a donné naissance à un véritable jeu de piste à l’échelle nationale.
De cette initiative est né le « drainspotting », un néologisme désignant cette nouvelle forme de tourisme centrée sur la découverte des plaques d’égout artistiques. Des passionnés parcourent désormais l’archipel, carte routière et appareil photo en main, à la recherche des specimens les plus rares. Certains « drain-spotters » se fixent comme objectif de visiter les 47 préfectures japonaises pour collecter l’intégralité des cartes disponibles.
Ce qui me fascine dans ce phénomène, c’est comment il transforme notre regard sur la ville. Les « drainspotters » ne parcourent pas les itinéraires touristiques classiques mais s’aventurent dans des quartiers ordinaires, découvrant une autre facette du Japon. Ils marchent les yeux rivés au sol, attentifs à ces détails urbains que la plupart des voyageurs ignorent. Cette pratique s’inscrit parfaitement dans la philosophie japonaise du wabi-sabi, cette capacité à trouver la beauté dans l’imperfection et les objets modestes du quotidien.
Le succès de cette initiative a inspiré d’autres pays, comme la Suède ou certaines villes américaines, qui commencent à envisager leurs plaques d’égout non plus comme de simples objets utilitaires mais comme des supports d’expression culturelle et artistique. Lors de mon dernier voyage à Stockholm, j’ai remarqué plusieurs nouveaux modèles clairement inspirés de l’approche japonaise, signe que cette tendance se mondialise.
En résumé
Si vous souhaitez débuter votre propre collection, la photographie reste l’approche la plus accessible. Un simple smartphone suffit pour capturer ces trésors urbains. Prenez l’habitude de regarder le sol lors de vos déplacements, vous serez surpris de la diversité que vous découvrirez, même dans votre propre ville !
De New York à Tokyo, de Paris à Chandigarh, les plaques d’égout constituent un patrimoine mondial méconnu, à la croisée de l’art, de l’industrie et de l’histoire. Elles nous rappellent que la beauté et la créativité peuvent surgir dans les endroits les plus inattendus, y compris sous nos pieds.
Alors la prochaine fois que vous marcherez en ville, n’hésitez pas à baisser les yeux : un musée à ciel ouvert vous attend, discrètement incrusté dans le bitume de nos trottoirs !
A bientôt sur Chinons Ensemble !
