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Brigitte Terziev, née le 14 novembre 1943 à Paris, est une sculptrice française dont l’œuvre s’inscrit au croisement du sacré, du corps et de la matière. Fille du sculpteur Jean Terzieff et d’une mère peintre et pianiste, elle grandit dans un univers où la création est un langage quotidien. Elle est également la sœur du comédien Laurent Terzieff, ce qui renforce encore l’ancrage artistique de la famille.
Elle étudie à l’École nationale supérieure des beaux-arts de Paris, dans les ateliers d’Henri-Georges Adam et de Robert Couturier. Cette formation la place dans la continuité de la grande sculpture du XXe siècle, tout en lui donnant les outils pour inventer un vocabulaire personnel. Très tôt, elle se détourne d’une simple filiation classique pour chercher une sculpture habitée par la tension intérieure, la verticalité et le mystère.
Evolution artistique : de la danse à la sculpture
Attirée par les arts vivants, Brigitte Terziev pratique intensément la danse contemporaine et la danse africaine. Cette expérience du mouvement, du poids du corps et du rythme lui donne une conscience aiguë de la gestuelle. Plus tard, cette mémoire corporelle se traduira dans ses sculptures par des postures tendues, des inclinaisons, des torsions, comme si chaque figure gardait la trace d’une chorégraphie intérieure.
Après ses études, elle part à l’étranger, notamment en Yougoslavie, où elle collabore avec des auteurs et des metteurs en scène de théâtre. Ce travail avec la scène nourrit sa compréhension de l’espace, du groupe et de la présence silencieuse des corps. De retour à Paris au début des années 1970, elle retrouve la sculpture et se consacre au bois dur, dans une pratique de taille directe qui engage physiquement tout le corps.
Après un passage par l’abstraction, elle se recentre sur des figures debout, puissantes et hiératiques. Elle explore la forme, la lumière et la densité des volumes pour tenter de traduire les pulsions et les conflits humains. Peu à peu, la terre cuite, le grès, le fer et l’acier s’imposent comme ses matériaux de prédilection, au service d’une sculpture à la fois archaïque, contemporaine et profondément incarnée.
Les matériaux et le langage de la matière
Brigitte Terziev utilise principalement la terre cuite, le grès, le fer, l’acier et le bronze. À ces matériaux nobles, elle associe souvent des éléments de récupération comme des clous, des barres de fer, des tubes, des câbles ou des pièces métalliques usées. Ces ajouts ne sont pas de simples accessoires : ils prolongent la forme, en deviennent l’armature, la blessure ou l’armure.
Les surfaces de ses sculptures sont travaillées, martelées, piquées, poncées. La peau du grès ou de la terre garde les traces du geste, comme une mémoire de coups, de frictions et de cicatrices. L’acier, lui, vient percer, ceinturer, renforcer ou contraindre la masse minérale. Cette alliance de la terre et du métal produit des figures à la fois vulnérables et invincibles, directement liées à la violence du monde comme à la quête d’un sacré intérieur.
Les veilleurs : présences totémiques
La série des Veilleurs est au cœur de son œuvre. Il s’agit de grands personnages debout, souvent présentés en groupe, parfois par treize ou seize. Ces silhouettes sont casquées, masquées, munies de cornes, de barres de fer, de tiges d’acier. Elles n’ont pas de visage au sens traditionnel, mais leur présence est profondément humaine, presque douloureuse.
Ces figures sont souvent décrites comme des vanités contemporaines ou des présences totémiques. Elles incarnent l’homme en lutte avec son destin, guerroyant avec son ombre, affrontant la mort, la peur et l’agressivité. Immobiles en apparence, elles donnent l’impression de danser à l’intérieur d’elles-mêmes, comme des tempêtes figées. Elles semblent venir d’un temps archaïque, d’un autre continent ou d’un rêve collectif.
Les Veilleurs exposés jusqu’à récemment au musée saint Roch d’Issoudun.
Installés dans des musées comme celui de l’Hospice Saint-Roch à Issoudun, les Veilleurs habitent les lieux comme des sentinelles silencieuses. Ils transforment l’espace en un champ de forces, un lieu de passage entre le monde visible et un monde plus secret. Chaque sculpture agit comme un pivot, une borne, un seuil.
Les patagons : géants de terre et de fer
Dans son atelier parisien, conçu comme un labyrinthe qui descend vers un petit jardin intérieur, Brigitte Terziev abrite aussi ce qu’elle appelle des Patagons. Ce sont des géants de terre et de fer, cousins lointains des Veilleurs, que certains rapprochent des guerriers de terre cuite chinois ou de chevaliers minéraux surgis des failles de la croûte terrestre. Ces figures, massives et pourtant sensibles, semblent à la fois archaïques et futuristes. Leurs casques, leurs épaules, leurs torses bardés de métal leur donnent une allure de combattants, mais leur inclinaison, leur silence et leur gravité révèlent une dimension méditative. L’atelier devient un lieu peuplé d’hôtes permanents, un paysage intérieur où les sculptures paraissent converser entre elles, sous le regard d’un chat nommé Scarabée, témoin discret de cette communauté de formes.
arts premiers, rituels et dimension sacrée
L’influence de la culture africaine et des arts premiers est très présente dans le travail de Brigitte Terziev. Elle s’intéresse aux rituels de possession, aux masques, aux figures protectrices, aux objets chargés de puissance symbolique.

Elle cite, entre autres, le film Les Maîtres fous de Jean Rouch, qui explore les rituels de transe et de métamorphose.
Pour elle, la sculpture peut jouer un rôle proche de celui de ces objets rituels : elle devient un support de projection, une enveloppe pour les peurs, les violences, les désirs, mais aussi un médiateur entre l’humain et ce qui le dépasse. Elle regrette le manque de dialogue entre les institutions dédiées aux arts dits premiers et les artistes contemporains qui travaillent sur des préoccupations similaires, comme la violence, la mémoire, la verticale du sacré.
Films et exploration du mouvement
Brigitte Terziev ne se limite pas à la sculpture. Elle a réalisé plusieurs courts métrages qui prolongent sa réflexion sur la présence et la matière. Parmi eux, on peut citer Ocre de chair, réalisé en 1996, Spectres, en 1998, et Jehann, en 2000. Ces films interrogent le rapport entre corps, lumière, sculpture et apparition.
Loin du documentaire illustratif, ces œuvres filmées explorent le geste, la lenteur, les zones d’ombre, les fragments de corps ou de sculptures. Elles permettent d’entrer dans son atelier, d’observer les œuvres dans leur solitude, d’entendre parfois la voix, les silences et le temps qui entoure la création.
Reconnaissance institutionnelle
La reconnaissance de Brigitte Terziev par les institutions françaises est à la mesure de la force de son œuvre. Elle reçoit le prix Bourdelle en 1997, distinction importante dans le domaine de la sculpture. Elle est ensuite promue chevalier des Arts et des Lettres, puis chevalier de l’Ordre national du Mérite.
Le 4 avril 2007, elle est élue à l’Académie des beaux-arts, au sein de la section de sculpture, où elle occupe le neuvième fauteuil. Elle devient ainsi la deuxième femme sculptrice reçue à l’Académie depuis sa création au XVIIe siècle. Sa réception sous la Coupole, en 2008, marque l’entrée officielle de ses figures silencieuses dans l’histoire de la sculpture française.
Foire aux questions
quels matériaux utilise-t-elle principalement ?
Elle utilise surtout la terre cuite, le grès, le fer, l’acier et le bronze. Elle y associe souvent des éléments de récupération comme des clous, des tubes de métal ou des câbles. Ces ajouts renforcent le caractère à la fois blessé et blindé de ses figures, prises entre vulnérabilité et résistance.
quelle est la signification des veilleurs ?
Les Veilleurs sont des présences totémiques dressées entre la vie et la mort. Ils incarnent l’homme confronté à sa propre violence, à ses peurs, à la conscience du temps qui passe. Ce sont des guides silencieux, debout dans la nuit, qui semblent veiller autant sur les lieux que sur ceux qui les regardent.
a-t-elle réalisé d’autres formes d’art que la sculpture ?
Oui, elle a réalisé trois courts métrages consacrés à son univers et à sa manière d’habiter la sculpture : Ocre de chair, Spectres et Jehann. Ces films prolongent la dimension méditative et rituelle de son travail en donnant à voir le mouvement de la lumière, des corps et des œuvres dans l’espace.
pourquoi son atelier est-il décrit comme un lieu de génie ?
Son atelier parisien est souvent décrit comme un labyrinthe qui descend vers un petit jardin intérieur. Niché dans un environnement banal, à proximité d’un dojo ou d’un magasin de bricolage, il s’ouvre soudain sur un monde totalement autre, peuplé de figures monumentales. Les sculptures y apparaissent comme des invités permanents, presque vivants, dans un lieu où le temps semble suspendu.
quelle est l’influence de la culture africaine sur son œuvre ?
La culture africaine influence son travail à travers les notions de possession, de masque, de totem et de présence. Elle s’intéresse aux rituels où l’humain devient autre, où le corps est traversé par des forces invisibles. Cette réflexion nourrit ses propres figures, qui semblent habitées, possédées de l’intérieur, sans jamais tomber dans l’illustration folklorique.
analogie pour comprendre son œuvre
Regarder une sculpture de Brigitte Terziev, c’est comme observer un arbre qui aurait pris forme humaine. Les racines plongent dans la terre archaïque de l’argile, lourde et dense, tandis que les branches et les armures de fer tentent de capter une lumière spirituelle. Chaque statue se tient alors comme une sentinelle entre le monde souterrain et le ciel, à la fois ancrée et dressée, blessée et debout, fragile et indestructible.
